Rencontre avec l’équipe de « Julie zwijgt »

Ce samedi avait lieu la première mondiale du premier long métrage de Leonardo van Dijl, Julie zwijgt, présenté en Compétiton à la Semaine de la Critique. Une projection chargée en émotion, en applaudissements, et bien sûr, en larmes – de joie et d’émotion. A l’issue de la séance, on a pu croiser l’équipe du film, encore sur un nuage, sous le soleil et le ciel bleu de Cannes.

« C’est un peu la fin d’un très beau voyage pour nous cette projection, » confirme Pierre Gervais, qui joue Backie, le nouvel entraîneur de Julie. « C’était magnifique, j’ai beaucoup pleuré. » « On a senti ce matin que la salle était profondément émue, » poursuit Koen De Bouw, qui joue le père de l’héroïne. « Je pense que beaucoup de gens peuvent se retrouver dans ce qui se passe dans le film. Ce qui me touche particulièrement dans le film, c’est la façon dont Leo fait de la place à l’absence, ce qui fait écho au silence, et à l’isolement de Julie. Il est très fort pour enlever des choses en fait. Il ne reste plus que l’essentiel à l’écran, et je crois que c’est l’une des forces du film. Il arrive à faire ressentir le silence. » C’est en effet l’un des accomplissements du film, la façon dont la très intelligente réalisation de Leonardo van Dijl nous donne à entendre, mais aussi à voir et ressentir le silence de son héroïne. Celle-ci, joueuse de tennis prodige, voit sa préparation bouleversée quand son coach est suspendu suite au suicide d’une jeune joueuse. Les élèves de l’Académie sont invités à témoigner de leur relation avec l’entraineur, mais Julie refuse. Elle se tait, se concentre sur les échéances à venir. Jour après jour, son silence devient de plus en plus épais, et de plus en plus bouleversant pour son entourage.

Leonardo van Dijl et Tessa van den Broeck

Le film s’inscrit donc dans une conversation plus vaste, sur les écrans et hors des écrans du monde entier, une conversation entamée il y a quelques années, amplifiée depuis la déflagration #metoo, autour de la libération de la parole. Leonardo van Dijl explique: « Chaque silence a besoin d’un certain temps avant de pouvoir être rompu. Parfois une heure, une semaine, une décennie. J’avais l’impression que jusqu’ici, on avait beaucoup raconté le moment où les gens parlent, mais peu le silence qui précède la parole. Finalement, ce que je raconte, c’est un peu un prequel de cette parole. »

Sa co-scénariste, Ruth Becquart, qui joue aussi le rôle de la mère de Julie, insiste quant à elle sur la façon dont le silence de Julie a une résonance plus large: « Ce n’est pas une histoire individuelle entièrement centrée sur la souffrance de Julie, c’est une histoire collective. C’est aussi l’histoire des camarades de Julie, de ses parents. Nous, les autres, on a aussi une responsabilité, on doit entendre le silence de Julie. Une fois qu’on l’entend, on est à son niveau, en équilibre, et son processus de guérison peut commencer. Le psychiatre Peter Adriaenssens qui a vu le film avec nous la semaine dernière à Anvers nous a dit: « Le silence est une langue à condition que les autres l’entendent. » Ca m’a beaucoup touchée. « 

Pour le cinéaste, « Julie est une héroïne, une Antigone des temps modernes, elle dit non, elle challenge le monde. En ne parlant pas, elle lance un défi. Je pense que parler est très important, mais on devrait aussi devoir pouvoir choisir à qui on veut parler. On a une responsabilité collective, en tant que société, de protéger les jeunes générations. Il font créer de la sécurité pour la jeunesse. » 

Koen De Bouw, Pierre Gervais et Ruth Becquart

Tessa Van den Broeck, joueuse de tennis émérite qui fait ici ses premiers pas au cinéma est encore sur un nuage quand on la croise. Entre l’excitation de présenter au monde ce projet incroyable, de partager cette aventure avec des gens qui sont devenus « comme une famille », de découvrir le fascinant petit théâtre cannois, de s’exprimer sur l’implication de Naomi Osaka qui soutient activement le film, « une héroïne! » s’exclame-t-elle avec des étoiles dans les yeux, la jeune femme plane un peu et sourit beaucoup, toute à sa joie d’être là et de vivre intensément le moment présent. Si elle confie ne pas avoir vécu la même situation que Julie, elle a pu s’appuyer sur la pression psychologique qu’elle connaît en tant que joueuse, des moments où l’on peut se sentir dépassé, déstabilisé, où le tennis recentre. « J’ai pu m’accrocher à ce sentiment-là », continue-t-elle. Bien sûr, le cinéma était nouveau pour elle, « mais on était très préparé, Leo a pris le temps de m’expliquer comment les choses fonctionnaient, comment nous allions procéder, je me suis sentie très en confiance. C’était très amusant, comme une grande famille aussi. Et puis j’ai adoré tourné les scènes de tennis en fait! » 

Le cinéaste ne souhaitait pas nécessairement s’étendre sur ce qu’a vécu Julie, mais plutôt sur son présent. Pierre Gervais explique: « Leo ne m’avait pas donné toutes les informations sur l’histoire de Julie. Il préférait laisser planer une sorte d’opacité. Il m’a encouragé non pas à préparer le rôle en m’interrogeant sur son parcours, mais plutôt à être attentif à son silence, à l’écouter. » 

On sent aussi à les écouter parler la détermination du jeune cinéaste, son assurance aussi, et la vision très claire qu’il avait dès le départ de la façon dont il voulait raconter son histoire, même si lui recourt à des images qu’il juge plus « abstraites »:  « Parfois je disais que je voulais que le film soit comme un repas japonais, avec des recettes très précises mais avec très peu d’ingrédients, dont on ressort en se sentant léger, et avec l’impression d’avoir vécu quelque chose de spécial. » Le film a été tourné en pellicule, ce qui implique une certaine économie dans le nombre de prises, et donc beaucoup de préparation et de répétitions.« Les répétitions ont été très bénéfiques pour les jeunes comédien·nes, » constate Leonardo, « qui ont pu se familiariser avec le plateau de cinéma qu’ils rencontraient pour la première fois. Et puis la pellicule rend le silence de Julie encore plus important, car tout doit être très précis, très préparé. On ne peut pas se permettre de faire dix prises pour voir. Le montage commence déjà sur le plateau. On ne voulait pas exploiter exagérément l’aspect dramatique. Chaque larme que l’on monte est nécessaire. »

Face à une telle mécanique de précision, on se demande comment le cinéaste a pu trouver un exutoire, et on croit avoir la réponse: dans le tennis! Ainsi, avant de reprendre le cours des obligations cannoises, il nous éclaire sur son rapport au tennis, qui est pour lui « comme de la méditation », ce que nous avait déjà laissé entendre Pierre Gervais, qui a longtemps joué avec lui. « Sur le court, je suis seul avec moi-même. » 

Un espace d’introspection donc, et de réflexion qu’il a su partager, le temps d’un film, avec son héroïne.

Julie zwijgt sortira en octobre prochain en Belgique.

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