Marie Gillain
« Toutes Mes envies »

Jusqu’ici, on a beau chercher dans sa carrière avec la plus grande mauvaise foi, on ne voit pas quel film Philippe Lioret aurait raté ou simplement moins réussi. Sa filmographie est un sans-faute époustouflant pour qui ne rechigne pas à se laisser emporter par des sentiments diffus, subtils, contrastés et teintés d’un humanisme jusqu’au-boutiste. Toutes Nos Envies ne déroge pas à cette règle. Comme pour Welcome, Lioret se met pourtant en danger avec un sujet a priori bien-pensant qui pourrait déchaîner l’acrimonie des cyniques en tout genre. Mais, une fois encore, le miracle se produit : on pénètre dans les méandres du récit à pas feutrés, on frôle des personnages riches, on compatit à leurs douleurs, on partage leurs combats.

 

Pour la deuxième fois consécutive, Philippe Lioret fait appel à Vincent Lindon pour incarner son rôle principal masculin. Mais en termes de temps de jeu Vincent est très légèrement en retrait par rapport à Marie Gillain qui occupe les deux pans essentiels de l’histoire ici contée. Comme le faisait si bien Sandrine Bonnaire dans Mademoiselle ou L’équipier (à voir l’un après l’autre et dans cet ordre)  Marie se fond dans l’univers de Lioret et confère à la douce Claire une humanité touchante; résultat d’un investissement très profond.

 

 » Il y a de la passion dans ce rôle, ça c’est sûr. Du travail aussi. », nous confie Marie Gillain lors de son passage au Fiff namurois. « Mais j’ai du mal à positionner un rôle par rapport à d’autres rôles parce que chaque histoire est différente, arrive à un moment de la vie différent. »

 

 

Même s’il est effectivement délicat de hiérarchiser les films ou les personnages, il n’est pas interdit de penser que Claire dans Toutes nos envies, est un peu le rôle d’une vie, une aubaine pour Marie Gillain qui n’a pas attendu qu’on vienne la chercher pour incarner cette juge hors norme.

 

 » C’est exact: ce n’est pas Philippe Lioret qui m’a choisie », explique Marie. « C’est moi qui suis allée à lui. Tout a commencé grâce à mon agent. En général, il faut l’avouer, ce n’est pas vraiment grâce aux agents qu’on fait des films, mais dans ce cas-ci, je lui dois beaucoup, car c’est elle qui a entendu parler du projet et qui m’a fait rencontrer le réalisateur. Au départ, je n’étais pas désirée sur ce film parce que Philippe pensait à une autre comédienne. Moi, j’ai lu le scénario qui m’a évidemment bouleversée et à partir de ce moment, j’ai mis tout en œuvre pour être dans ce film. Parallèlement, la production avait organisé un énorme casting et auditionnait des tas de comédiennes. J’ai passé beaucoup d’épreuves: séances de lecture, séances de travail. À force de conviction et d’acharnement, j’ai été engagée. Ce rôle, je le voulais. Les très beaux rôles sont rares parce que les grands scénarios sont rares : pour qu’un rôle soit fort à l’image, il faut qu’il y ait une vraie précision dans l’écriture, un vrai point de vue, un vrai axe de récit. Pour rentrer dans l’intimité d’un personnage, il faut beaucoup de finesse, une grande connaissance de l’être humain. Philippe Lioret a ce talent et cette force d’aller vers l’intime, vers les gens. Et donc, en cela, il y avait une grande partie du travail qui était déjà faite avant moi. »

 

 

Ce qui ne signifie naturellement pas que le travail est terminé, que l’acteur n’a plus d’importance. Au contraire: il est simple de gâcher un personnage aussi bien écrit soit-il. À ce stade, il faut encore l’incarner. Littéralement. Lui donner de la chair, de la consistance, une humanité et une épaisseur.

 

 » Oui, c’est vrai. J’ai naturellement fait mon travail d’actrice », sourit Marie. « Il y avait deux aspects qu’il fallait que je comprenne en profondeur: l’aspect juridique et les effets de la maladie.  Je voulais tout d’abord comprendre le regard du juge d’instance, la nature réelle de son empathie pour les autres. Pour cela je me suis rendue dans les tribunaux, je suis allée dans le public, mais j’ai eu aussi l’opportunité d’accompagner des juges d’instance au quotidien. Dans la façon de ces juges de parler aux gens, je pouvais mieux comprendre la nature de leur engagement. Pour la maladie, il s’agissait de comprendre les symptômes afin d’être au plus juste de ce que Claire peut vivre. Le reste, c’est un travail avec le réalisateur, en amont, sur le plateau. »

 

Comme Tot Altijd, le prochain film de Nic Balthazar ou dans une moindre mesure Elle ne pleure pas, elle chante de Philippe De Pierpont , Toutes Nos Envies peut être catalogué dans la catégorie mélo. Mais attention: pas le mélo lacrymal façon Love Story où chaque scène n’a pour seul but de que de faire pleurer dans les chaumières, mais un mélo où les larmes coulent parce qu’il est tout simplement impossible de les retenir, parce que la force des personnages fait que le spectateur se laisse aller à leur place :

 

 » C’est toujours problématique lorsqu’on lit en didascalie dans le scénario: le personnage pleure. Parce que c’est parfois difficile à reproduire ou très artificiel. Il est beaucoup plus intéressant de laisser jaillir l’émotion là où on ne l’attendait pas forcément, car elle se manifeste alors très naturellement, elle coule de source. Il y avait une telle exigence déjà dans l’écriture du scénario que le travail que nous avons fait, en était la continuité logique. Et puis, je pense que si Philippe ma choisie, moi, c’est parce que dans ma sensibilité, il y a une forme de pudeur qui cadre certainement avec son univers aussi.

Dans Toutes Nos Envies, on est sur le fil de la retenue, ce qui n’est pas toujours évident: il faut suffisamment donner au spectateur pour qu’il soit en empathie, mais aussi chercher à ce que les émotions viennent de lui. Dans ma sensibilité, je suis plus touchée par des films où c’est le spectateur qui pleure et pas l’actrice. Du coup c’était une question de dosage constant qui débute en préparation du film quand on a fait du travail à la table, sur le tournage. Puis c’est devenu le travail de Philippe, dans son montage, le choix des prises qui orientait vraiment le film vers une sensibilité plus ou moins prononcée.

Je pense tout particulièrement à une scène où mon personnage sort dans le jardin alors que son mari plante des herbes. Nous avions tourné une prise que nous pensions être la bonne. Nous en étions tous convaincus; Et pourtant, ce n’est pas celle-là qui est dans le film. Dans cette prise, on voyait Claire craquer d’une pièce. Elle se décomposait dans les bras de son mari et lui ne savait que faire, ignorant la nature de son chagrin. Mais finalement, Philippe a choisi de ne pas mettre cette prise-là dans le montage final pour retenir au maximum les émotions et donc faire grimper la tension. Il voulait privilégier une situation qui donne le vertige à un écroulement finalement trop attendu. »

 

Tout l’art de la litote donc, le fameux « understatement » dont les Anglais et Philippe Lioret gardent jalousement le secret.

Et le plaisir de retrouver ici une actrice en pleine maturité, toujours juste, terriblement émouvante. Marie, telle qu’on l’aime.

 

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