Barbara Abel, à propos de « Mothers’ Instinct »

On a rencontré la romancière et scénariste belge Barbara Abel à l’occasion de la sortie de Mothers’ Instinct, avec Jessica Chastain et Anne Hathaway, qui sort le 1er mai prochain.

L’histoire? Deux meilleures amies et voisines Alice et Céline mènent toutes deux une vie en apparence idyllique dans la plus parfaite harmonie, auprès de leur mari et leur jeune fils. Celle-ci est soudainement brisée par un tragique accident. Culpabilité, suspicion et paranoïa vont alors faire voler en éclats la relation entre les deux femmes. Ca vous dit quelque chose? Rien de plus normal, il s’agit de l’adaptation américaine du films d’Olivier Masset-Depasse, Duelles (9 Magritte en 2020, on vous en parle ici), lui-même adapté du roman de Barbara Abel, Derrière la haine. Duelles reprenait l’intrigue du roman, pour la situer dans les années 60, un monde de femmes d’intérieurs corsetées. Mothers’ Instinct, remake piloté par Jessica Chastain elle-même, séduite après avoir découvert le film lors du Festival de Toronto, reprend ce contexte, et suit assez fidèlement le scénario original de Masset-Depasse. 

Barbara Abel nous parle de cette expérience hors du commun…

Première question: qu’est-ce que ça fait d’apprendre que Jessica Chastain veut acheter les droits de votre livre? 

On n’y croit pas (rires). Le film Mothers’ Instinct est le remake du film du film Duelles d’Olivier Masset-Depasse, qui est lui-même une adaptation de mon livre, et je dois dire que les deux films sont assez fidèles à mon histoire. Mais donc… En 2018, Olivier revient du Festival de Toronto où le film a été projeté, et il me dit: « Il faut qu’on se voit ». Il m’invite à manger chez lui, des pâtes, et il m’annonce ça. C’est irréaliste, mais en même temps, on sait très bien que le chemin sera très long, et difficile, finalement, il y a souvent beaucoup de chances que cela ne se fasse pas avec ces achats de droits. Donc sur le moment, il y a évidemment de l’euphorie, on se prend à rêver, mais après on rentre chez soi, et la vie reprend. Ca a quand même mis 6 ans finalement à se faire!

Il y a un côté poupées russes dans l’affaire, un film américain adapté d’un film belge adapté d’un roman belge. Ca offre une grande résonance à votre histoire?

Oui, ce qui me touche le plus, c’est que des gens aient eu envie de se l’approprier. Je suis très mauvais juge de mon propre livre, mais j’ai très vite eu conscience que c’était une histoire universelle, car elle était très simple et touchait à des thèmes fondamentaux. Ce qui est bien avec la simplicité de ce genre d’histoires, c’est que ça parle à tout le monde. Ca explique surement pourquoi Olivier Masset-Depasse puis Jessica Chastain s’y sont retrouvés. Et ça me démontre que je ne me suis pas trompée. Je le dis d’autant plus sincèrement que j’ai écrit 15 romans, et que je n’ai pas forcément atteint cette simplicité à chaque fois, c’est très difficile à trouver.

Quelque chose d’universel dans l’histoire, de cinématographique dans le récit aussi?

Je pense que l’image a apporté quelque chose de très fort. Dans le livre, forcément, je suis plus intérieure, je décris plutôt les émotions, c’est très psychologique. Cela laisse de la place pour les cinéastes, qui ont la liberté de créer leur propre vision, inventer leurs images sur mes mots. Les jeux de miroir entre les maisons, les personnages, les couples, c’était présent dans le livre, mais forcément plus développé dans les films.

Qu’avez-vous pensé de la transposition dans les années 60?

Je trouve que c’était un peu l’idée de génie d’Olivier, et un excellent moyen d’en faire son histoire à lui. C’est vraiment devenu son oeuvre avec ce saut temporel. Pour autant, je me sens respectée dans mes intentions narratives.

Les années 60, c’est aussi le temps de la femme au foyer, un archétype très américain. 

Oui, dans mon livre les personnages sont assez différents, les femmes travaillent, leur vie prend d’autres directions. Ici, on a des femmes très corsetées dans leur apparence, mais chez qui on sent un bouillonnement intérieur. Cela a forcément une influence sur l’histoire, le deuil prend toute la place pour ces femmes recluses dans leur foyer. Le film traite le sujet différemment, tout en racontant la même histoire.

Ce qui vous semble le plus proche de votre roman, et le plus éloigné, dans Mothers’ Instinct?

Ce qui me semble très proche, et franchement, j’en suis reconnaissante aux scénaristes des deux films, c’est d’avoir respecté l’histoire jusqu’au bout, jusqu’à cette fin totalement amorale, sans vouloir spoiler. Quand j’ai su que le livre allait être adapté aux Etats-Unis, je me suis dit qu’ils feraient un happy end. Je trouve ça impressionnant qu’ils aient eu cette audace. Quant aux différences, je trouve que le film a une efficacité dans la façon de mener le récit qui lui est très bénéfique. Dans le livre, j’ai inventé tout un passé aux couples, ici, on va droit au but.

Quid du titre? Le livre s’appelle Derrière la haine, le film belge s’appelle Duelles – sachant que vous avez vous-même appelé l’un de vos livres Duelle, et que votre premier roman s’appelle L’instinct maternel, alors que le film américain s’appelle Mothers’ Instinct!

Quand Olivier a voulu appeler son film Duelles, j’avoue que je n’étais pas ravie. Et les Américains qui décident d’appeler le film Mother’s Instinct, comme mon premier livre, et sans même le savoir? Et puis finalement, les trois titres fonctionnent avec cette histoire, donc bon…

Après toutes mes histoires viennent de ma vie. En tous cas la situation de départ! Ce sont souvent des mères, elles ont d’abord été enceinte, eu des enfants en bas âge, des ados… Jusqu’à ce que leur quotidien dérape, voire dégénère. Heureusement, ma vie à moi n’a rien à voir avec le côté thriller psychologique!

Vous avez aussi une carrière de scénariste?

Oui, j’ai co-écrit avec Sophia Perié une série, Attraction, qui est passée sur la RTBF, et passe très bientôt sur TF1, et on est en train d’écrire la saison 2. Cela n’a rien à voir avec le roman, et j’aime beaucoup cette diversité. Le cinéma trotte quelque part dans ma tête, mais je n’ai pas de projet pour l’instant.

Votre regard de scénariste sur l’adaptation?

J’ai trouvé le film très élégant. Les actrices y sont magnifiques. Ce duel est beaucoup plus recentré sur les maisons. Mais je dois dire que je l’ai vu il y a un bout de temps, sur ma télé, et j’ai hâte de le voir au cinéma. D’autant que je ne peux pas dire que je l’ai vu d’un oeil tout à fait neutre la première fois! Purement en tant que scénariste, j’ai trouvé par exemple que l’idée de la fête d’anniversaire qui crée une situation de suspense au début est excellente, j’étais jalouse, je me suis demandé pourquoi je n’y avais pas pensé! Au final, le film est plus efficace, il condense les éléments importants du livre.

Est-ce que vous avez pu aller sur le tournage? 

Oui, je n’allais pas rater ça! Le tournage avait lieu dans le New Jersey. Une voiture est venue nous chercher à Brooklyn, on a passé la journée sur le set, j’ai pu saluer Jessica Chastain et Anne Hataway, échanger quelques mots avec elles. Sur le moment, j’étais prise dans la conversation,  je ne suis pas sure d’avoir réalisé. Anne Hathaway essayait de baragouiner français, c’était très sympathique. C’est sur le chemin de retour, où nous étions très silencieux dans la voiture avec mon compagnon, que j’ai un peu pris conscience du côté surréaliste de la situation.

Comment vivez-vous les adaptations de vos oeuvres? 

Je suis très à l’aise avec ça. De toutes façons, je me dis que personne ne peut toucher à mon livre, il est disponible en librairie, coulé dans le bronze. Et de toutes façons, si le film est très bon, on dira que c’est grâce au livre, et si le film est mauvais, on dira que le livre était mieux (rires)! J’ai été adaptée 3 fois donc, et ce ne sont que des expériences heureuses. Et puis de toutes façons, adapter, c’est trahir. Comme je travaille aussi comme scénariste, je suis bien placée pour savoir qu’on n’écrit pas de la même façon une histoire faite pour être lue et une histoire faite pour être vue.

 

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