Ann Sirot & Raphaël Balboni: l’art de la contrainte

Le Syndrome des amours passées, le nouveau film d’Ann Sirot & Raphael Balboni découvert à Cannes en mai dernier à l’occasion de l’ouverture de la Semaine de la Critique sort mercredi prochain en Belgique. L’occasion de revenir avec ces auteurices sur ce projet enthousiasmant, qui défie avec joie et une insolence joueuse les règles du genre, ou plutôt d’un genre, celui de la comédie romantique. 

Pouvez-vous revenir sur les origines de ce projet?

Ann Sirot

Je crois que nous avions envie de créer une expérience, de mettre des personnages dans une situation qui allait les obliger à questionner les fondements du couple hétéro. On a imaginé ce postulat de départ: s’ils voulaient se reproduire biologiquement, ils allaient devoir planifier plein d’aventures sexuelles diverses et variées avec des gens de leur passé, ce qui les amènerait à questionner la jalousie, le désir, la sensation de ne pas avoir vécu pleinement sa vie.

Raphael Balboni

C’est aussi le côté fantasy comedy qui nous intéressait, on part d’un postulat absurde, comme dans les films avec Jim Carrey souvent, pour pouvoir jouer avec ce postulat et mettre les personnages dans des situations improbables, tout en posant plein de questions, et en fouillant des endroits qui nous interrogent.

Ann Sirot

Dans Liar Liar par exemple, Jim Carrey est un avocat débordé qui n’accorde jamais d’attention à son fils se voit jeter un sort: il ne peut plus dire que la vérité. Evidemment, en étant avocat, ça va à l’encontre de tous ses principes, il doit dire ce qui faut, pas ce qu’il pense. Que se passe-t-il quand un avocat est obligé de dire tout ce qui’l pense? C’est presque une expérience sociologique. Ici, on a un couple hétéro, par excellence, qui se doit d’être exclusif, de se reproduire, et là ils en sont empêchés, c’est un jeu avec les codes de la société.

C’est dans la contrainte que Sandra et Rémi vont trouver leur liberté, et vous aussi finalement, ce postulat de base assez strict est propice au jeu? Il s’agit de chercher les limites pour les repousser?

Raphael Balboni

C’est vrai que nous avions déjà construit nos courts métrages, ou même Une vie démente avec des contraintes, un certain nombre de personnages, de décors. Ici, on avait un peu plus de marge, mais on aime bien trouver notre créativité dans un cadre bien défini. Même de manière logistique. Pour ce film, on voulait tout tourner à Anderlecht. Ce n’était ni une obligation, ni une nécessité narrative, mais ça nous semblait logique. Et stimulant.

Ann Sirot

Dans une logique simplificatrice et écologique aussi! On ne voulait pas passer plus de temps à se déplacer entre les décors qu’à être sur les décors. Et puis il y a l’idée aussi que le budget soit à l’image, pas dans les déplacements.

Raphael Balboni

On a visité la commune d’Anderlecht de long en large pendant deux ans, on a fait les visites sociologiques, les visites touristiques, nos amis qui y vivaient nous en ont parlé, ça nous a nourris. C’est une contrainte géographique, mais aussi une source d’inspiration. On nous dirait aujourd’hui qu’on a zéro contrainte pour faire un film, je ne suis pas sûr qu’on serait à l’aise (rires).

Ann Sirot

Je crois que l’on s’en créerait ! Ou on s’en donnerait! On dirait: « Allez, on fait un film où tout est rouge! Il faut qu’il y ait du rouge dans chaque plan! »

Le-Syndrome-Des-Amours-Passees
Photo: Alice Khol
Ces contraintes valent aussi pour Rémi et Sandra. C’est parce qu’ils sont contraints d’avoir des rapport sexuels qu’ils vont s’interroger sur là où se trouve leur plaisir.

Ann Sirot

Oui, mais c’est comme ça dans la vie en général je crois. Les aventures qu’on est amenés à vivre nous racontent des choses sur nous-mêmes, ou sur les autres. Ca nous ouvre les chakras, et ça dévoile des zones d’insécurité qu’on ne soupçonnait pas nécessairement.

Le début du film nous présente de façon très ludique Rémy et Sandra, ils sont dans le jeu, la mise-en-scène d’eux-memes en essayant de réaliser un selfie pour souhaiter un bon anniversaire à un proche.

Ann Sirot

On aime bien que l’historie démarre très vite, en se passant de longues expositions. Donc, on cherche un dispositif où plein d’infos passent, mais où l’on est pris dans l’élan et la joie du moment. .

Vous utilisez à nouveau la technique du jump cut, particulièrement pertinente dans les discussions de couple, des moments de ressassement, de répétitions, dont les ellipses rendent compte.

Ann Sirot

Dans ces scènes de discussion, on a besoin de beaucoup ellipser, on veut faire sentir que le temps passe, que cette dispute trois heures peut-être!

Raphael Balboni

L’idée est aussi de perdre les repères temporels, le jump cut amène une certaine élasticité dans la temporalité.

Ann Sirot

Et puis l’on peut montrer l’enchainement des états émotionnels. Les silences prennent beaucoup de place aussi, dans leurs conversations. Leur amour ressort dans ces silences.

Raphael Balboni

On tourne les discussions dans leur entièreté, et dans la continuité sur le plateau, il n’y a pas d’ellipse, on a besoin que Sandra et Remi se disent tout, pour pouvoir saisir leurs réactions. Ensuite, on choisit. Le dialogue les amène au bon endroit, ce qui nous donne la liberté d’ellipser. Notre prise fait 10mn, la scène finale fait 30s. Mais le silence que l’on garde est chargé de tout ce qui s’est dit avant.

Ann Sirot

En comédie, ce qui est fou, c’est que pour être plus drôle dans l’ensemble, il faut souvent sacrifier des blagues.

Comment vous êtes-vous joués des codes de la comédie romantique?

Ann Sirot

Ici, on est même dans un sous-genre de la comédie romantique, celui de la comédie du remariage. Un couple en crise, qui se retrouve. C’est une comédie romantique, mais on met nos amoureux dans des situations pas très romantiques, toutes ces « tromperies ». Mais ça fait aussi partie de l’aventure de l’amour! Ca nous plaisait de faire une comédie romantique avec plein d’infidélités programmées, et consenties. Cette transgression nous amusait. Aller chercher ce qui peut apparaître comme des incidents négatifs dans la vie amoureuse d’un couple pour en faire une comédie.

Remy et Sandra, se mettent à nu, littéralement et métaphoriquement, mais leur sexualité est réservée aux autres.

Ann Sirot

Dans le off, il se passe surement des choses, mais c’était important pour l’histoire que ça n’advienne pas à l’écran.

Raphael Balboni

En même temps, on les voulait nus, tout le temps, quand ils discutent dans le lit par exemple. Ils ont une grande proximité physique, leur nudité est celle de l’intimité quotidienne.

Ann Sirot

C’est ça aussi la véritable intimité, leur droit à être qui ils sont. On voulait montrer l’aisance qu’offre cette intimité.

Les scènes de sexe sont drôles, et poétiques. Etait-ce là dès le début, l’envie de décaler ces scènes?

Ann Sirot

On n’avait pas du tout envie de scènes de sexe graphiques. On doutait qu’elles puissent être drôles, et puis c’est très difficile à représenter le sexe finalement au cinéma. Cette difficulté loge surement dans le fait que quand on est dans le sexe, on ne le voit pas, on est dans la pure expérience, pas dans l’observation de l’expérience. On voulait des scènes qui font retrouver la sensation intellectuelle du sexe. Le sexe idéalement, c’est les sensations et l’oubli de soi, pas se regarder faire. On voulait donc répondre à ce qui venait de se passer dans la scène pour imaginer un tableau. Aller chercher la volupté du moment.

Raphael Balboni

On s’est beaucoup amusés à imaginer ces moments. On a fait des répétitions pendant près de deux ans. On testait avec le chorégraphe, les acteurs, parfois avec des danseurs qui nous aidaient à définir les choses en amont. Et avec le chorégraphe Denis Robert, que l’on connait bien, on avait déjà travaillé avec lui sur Fable Domestique et Lucha Libre.

Ann Sirot

C’est quelqu’un qui met les gens très à l’aise, par rapport à la nudité notamment.

Raphael Balboni

La nudité s’est réfléchie avec les acteurs, le chorégraphe, le costumier, ce n’était pas automatique, mais il fallait que tout le monde l’embrasse.

Pouvez-vous nous parler du casting? Lazare Gousseau a une vraie nature comique, quand Lucie Debay a une nature à la fois rieuse, mais aussi analytique, dans l’observation…

Ann Sirot

Oui c’est ça, ils sont très complémentaires, et on aime beaucoup la façon dont ils font couple. Moi j’ai l’impression d’aimer la façon dont ils s’aiment. Lazare, c’est un comedian, dans le sens américain du terme, il a vraiment une inclinaison très forte sur la comédie, sur laquelle on a pu s’appuyer. Lucie a une manière d’être extrêmement à l’écoute, elle a chargé le personnage et le couple de toute une dimension réflexive très importante pour nous. A deux, ils avaient une très large palette.

Comment avez-vous préparé le film?

Ann Sirot

Cela s’est fait en deux étapes. Une première partie, avant de déposer l’aide à la production, donc de finaliser un scénario, puis la deuxième ensuite. On a travaillé avec les comédien·nes, et on leur a fait travailler les scènes, sans fixer les dialogues, en écrivant le tracé de la scène, par quels états ielles passent, mais en leur laissant la liberté de choisir les mots, pour qu’ielles conservent leur présence et leur état d’alerte.

Il y a un côté très pop dans le film, un usage particulier des outils de communication moderne? C’etait important d’ancrer le film dans une certaine contemporéanité.?

Ann Sirot

On voulait que le film se passe aujourd’hui, et ça fait tellement partie de nos vies et nos histoires, il y a tellement de nouvelles qui nous arrivent comme ça! On a pu s’en amuser souvent, quand Rémi reçoit les messages de ses dates Tinder par exemple. On y a trouvé du ressort comique, la comédie nous permettant d’exagérer.

Raphael Balboni

En plus, on a répété en période de Covid, on a dû faire pas mal de choses à distance, Skype a fait partie du processus de répétition, donc de création. Et puis en fait, c’est assez dynamique. Une conversation Skype, c’est un cadre. Comme on fait beaucoup de plans séquences, on ne travaille pas en champ/ contrechamp, c’est un excellent moyen de voir tout le monde de face. C’est un champ/ contrechamp automatique.

Les décors sont aussi un ressort comique, comme ce mur des amants?

Ann Sirot

Dans Lucha Libre, on avait déjà un espace comme ça, un tableau où notre couple en crise faisait des graphiques, des dessins, analysant leur relation. Ici, notre très talentueux chef déco s’est emparé de l’objet pour le faire vivre. Ca permettait de suivre l’évolution de la quête aussi.

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Photo: Alice Khol
Le film interroge aussi la façon de faire famille…

Ann Sirot

Ca parle de l’injonction à avoir des enfants biologiques pour le couple hétéro. D’ailleurs, les personnages de leurs soeurs questionnent directement ça, même si c’est sur le ton de la blague. Pourquoi est-ce qu’ils n’adoptent pas? Pourquoi ils ne pensent pas à l’enfant de la soeur qui ne veut pas être enceinte?

Comment avez-vous pensé la musique?

Ann Sirot

Julie Rouet, notre géniale compositrice, a fait de l’électro, comme de la musique baroque. On voulait de la musique classique, d’autrefois, et de la musique très contemporaine. On a quelques musiques additionnelles, la chanson italienne, les Indes Galantes, et le morceau de Polo & pan, sinon c’est Julie. Ces musiques qui habitent l’humanité depuis plusieurs siècles, ça fait partie de nous, autant que la musique contemporaine. On voulait ces deux univers, ces deux époques.

Raphaël Balboni

La comédie romantique amenait ça aussi, le baroque appuyait la comédie, l’électro nous emmenait dans l’onirisme sensuel.

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