Swann Arlaud: « Notre Salut » rappelle ce que ça signifie, faire des concessions, ce sont des vies.

Swann Arlaud, comédien multi-primé dont la filmographie montre la grande exigence qu’il porte à ses choix de rôles, est le héros, ou plutôt anti-héros du nouveau film d’Emmanuel Marre, Notre salut, Prix du scénario à Cannes et Grand Prix au BRIFF, qui sortira en Belgique le 30 septembre prochain. Dans le film, il incarne Henri Marre, un moyen fonctionnaire de l’administration de Vichy, père démissionnaire et mari récalcitrant, rongé par son désir de parvenir, qui va se retrouver mis face à ses lâchetés et ses compromissions. Un film d’une grande qualité formelle, qui questionne au présent notre passé collectif, et les futurs que l’on se dessine. Rencontré lors du dernier BRIFF, il revient pour nous sur cette expérience.

Comment avez-vous réagi quand vous avez découvert le projet?

Le scénario était hyper intéressant, très bien écrit, et ressemblait déjà à ce qu’est le film. Pourtant, j’avais comme un problème, c’est que je savais comment Emmanuel travaillait, principalement en improvisation, et je ne comprenais pas très bien comment cette méthode allait pouvoir s’appliquer avec un film d’époque. J’étais presque déçu, parce que j’étais très attiré à l’idée d’être confronté à cette méthode de travail. Forcément, je me suis dit: ce n’est pas possible d’improviser en 1940. Mais quand j’ai rencontré Emmanuel, il m’a très vite rassuré en me disant: « Ne t’inquiète par pour le langage, c’est pas grave. Vous allez parler comme vous parlez aujourd’hui. Et puis le scénario, c’est une base, mais c’est pas ça qu’on va faire. » Je dois dire que ça a été une rencontre assez étonnante.

Comment présenteriez-vous le personnage d’Henri, il est à la fois opportuniste, convaincu de ce qu’il veut, et en même temps il a l’air de tomber des nues quand il devient évident qu’il est du mauvais côté.

C’est un homme qui a pas mal magouillé pour réussir, il est mû par son ambition, qui se résume assez simplement à avoir une place, exister, être quelqu’un d’important. N’empêche qu’il se situe quelque part politiquement. Les idées auxquelles il croit sont assez réactionnaires. C’est un raté, un peu médiocre, et certains régimes autoritaires et fascistes peuvent donner une place aux médiocres, leur médiocrité peut devenir même une vertu. Il voit là un chemin là pour lui, pour exister. En même temps il est dans une forme d’aveuglement, cette envie d’exister, et cette croyance en des valeurs d’autorité, d’efficacité au travail, il ne les met pas du tout en pratique dans sa vie personnelle. Il ne s’occupe pas du tout de sa famille. En voulant à tout pris exister, il passé à côté de là où il aurait pu exister, où il avait un rôle à jouer, un vrai. Cet aveuglement est à la fois touchant et désespérant. D’autant qu’il en vient à être au service d’un moment de l’histoire abominable.

La collaboration pour Henri, c’est une addition de petits gestes, de petites décisions, jour après jour, sans forcément savoir de quoi sera fait demain. Comment joue-t-on cette incertitude?

C’est exactement comme ça qu’on a tourné, on ne savait pas ce qu’on faisait le lendemain. Notre interrogation, c’était constamment: « Et maintenant, qu’est-ce qu’on va faire, comment on joue cette scène? » Le matin, quand on arrivait, Emmanuel ne disait pas d’emblée où nous mettre, il nous parlait de choses et d’autres,  puis il repartait avec son chef op. Alors moi je finissais par m’assoir quelque part, et puis ils venaient vers moi, et disaient « Lève-toi juste pour voir », et en fait on avait déjà commencé à tourner. Moi je n’ai pas eu l’impression de prendre en charge une évolution du personnage, c’était toujours très au présent. Et puis il y avait ces scènes qui pouvaient sembler plus significatives, mais qui effectivement n’étaient qu’une marche supérieure dans l’escalier vers la compromission. On ne cherchait pas la vérité a posteriori, mais la vérité de l’instant, comment on gèrerait une situation très concrète. Comme la scène n’est pas hyper cadenassée, on vit vraiment l’hésitation. A un moment, pour une scène compliquée, où on parlait de combien de personnes on peut faire entrer dans un camion s’il y a des enfants, on avait chaud, on avait envie d’en finir, et Emmanuel vient nous voir et nous dit: « Je pense qu’à ce moment-là, ils avaient chaud, et ils avaient envie d’en finir. » A chaque fois, l’idée n’était pas de trouver l’exactitude historique, mais la justesse du moment. Donc oui, ces journées-là étaient surement plus chargées que les autres, mais en fait ça se passe petit à petit, pas à un moment précis. A partir du moment où on commence à trier les gens, recenser les populations, on est dans l’engrenage. Avant même l’arrestation, il y a déjà un problème. Le film retrace ça. Ce qui intéresse Emmanuel, c’est d’être à table au moment où les choses se produisent, et pas après. De remettre ales choses au présent. Et se rendre compte qu’aujourd’hui, on parle des écolos qui font des actions contre l’accaparement de l’eau comme on parlait des résistants à l’époque, comme de terroristes. Se demander si l’aveuglement est constitutif du présent.

Cet aveuglement se joue au présent, et dans le quotidien, d’ailleurs le film montre les petits gestes triviaux, ce qui se passe à côté de l’action, il ne recule pas devant l’humour non plus, comme pour illustrer la question de la banalité du mal.

Oui, sa banalité, et son ridicule. Il y a un risque aussi à créer une esthétisation mal, qui pourrait amener une fascination pour la violence. Il y avait donc l’idée de lui rendre sa part ridicule. Comment aussi ça se manifeste, c’est quoi un régime autoritaire, un régime fasciste, comment ça se manifeste dans la vie des gens, dans leurs histoires d’amour, les liens avec leurs collègues de bureau? D’un coup se dire que peut-être qu’on est nous aussi en train de vivre une période pré-fasciste, mais on ne la voit pas, elle s’installe insidieusement. C’est l’histoire de la grenouille qui fuit l’eau bouillante, mais qui se laisse mourir quand l’eau chauffe progressivement. Si on dit de but en blanc, on va rafler 6000 juifs, tout le monde s’insurge. Mais si on a franchi les étapes petit à petit, si on est pris dans l’engrenage, c’est une autre histoire. Comment s’arrêter? Le film pose la question de la responsabilité de tous et toutes. L’histoire, ce ne sont pas les grands héros et les grands bourreaux. Il y a vraisemblablement 98% de la population qui est prise au milieu, dans une énorme zone grise, avec certes plein de nuances différentes, mais on peut se dire, on doit se dire que tout le monde peut agir. Un tampon peut sauver une vie. On peut agir à plein d’endroits, sans forcément être des héros. On peut aussi faire le mal à plein d’endroits sans être forcément mauvais. Si ceux qui faisaient le mal étaient tous foncièrement mauvais, il y aurait moins de mal, surement.

Le film d’ailleurs dévoile le cadre intime du personnage, c’est l’histoire de la famille du réalisateur, comme si le miroir s’adressait à tout le monde. L’intime nous pousse à nous projeter dans l’histoire,

Il y a un contraste entre la revendication de certaines idées au travail qui ne sont pas appliquées dans la vie de famille. Emmanuel fait le parallèle entre notre rapport au (vieux) couple et à la démocratie. Une relation un peu usée, avec des trahisons, des pertes de confiance. On aimerait changer de partenaire pour rallumer la flamme. Il y a quelque chose d’une époque aussi, ce mensonge sur les hommes qui font tourner le monde. On comprend pourquoi lui est tombé amoureux de cette femme, Paulette, elle est plus brillante que lui, et en même temps, elle l’aime simplement, elle n’attend qu’une seule chose, qu’il se définisse, qu’il se nomme. Il ne le fera jamais, et passe à côté de cet amour, il oublie d’aimer. C’est un homme humilié. On sent l’humiliation, sans cesse chez lui, jusque dans sa sphère intime. Et là aussi, il se trompe, ce n’est pas parce que l’autre brille que ça nous fait de l’ombre.

Comment avez-vous préparé le rôle?

On a fait trois journées d’essai, qui en fait étaient de vraies journées de travail en condition, filmées. On a beaucoup eu de discussions. Emmanuel n’impose pas sa vision du personnage, on le cherche ensemble, de façon absolument pas linéaire, ce qui correspond à la réalité de ce qu’on est, des êtres de paradoxe. Avec son frère Jean-Baptiste, qui joue Henri Meaux, et qui n’est pas acteur mais avocat, ils ont fait un grand travail de recherche dans les archives. On a eu de longues réunions, j’ai pris beaucoup de notes sur l’organisation administrative, c’est quelque chose qui m’échappait complètement, je n’y comprenais rien,  j’étais un peu flippé, car je n’arrivais pas à lesaisir, et je pense que ça fait partie des raisons diaboliques pour lesquels Emmanuel m’a proposé le film. Il voyait comment j’allais être en décalage par rapport à certains trucs. La scène d’ouverture par exemple, les acteurs étaient de jeunes énarques et polytechniciens, et sans même que j’ai rien à faire, j’ai vécu un moment difficile. On m’avait dit tu dois parler de ton livre, j’étais perdu, et ça dessine immédiatement le personnage. Il n’a pas le même niveau de langage, il n’a pas les codes. Il n’appartient pas à la même société. Ce n’est pas uniquement du travail sur le personnage. C’est aussi accepter d’être un peu perdu, de pas avoir la bonne répartie au bon moment. C’est cette espèce de mélange entre toutes ces discussions, ce que j’ai lu, et toutes les lacunes, tous les trous, les choses sur lesquelles on est largué. Ca donne aussi cette chose qui à mon sens est hyper forte dans le film, c’est-à-dire que parfois, il y a des silences hyper longs, comme dans la vie, mais comme très rarement au cinéma. A priori, si on sait quelle est la réplique après, on va mettre un temps, mais on va vite avoir peur du silence. Là, quand on ne sait pas quoi dire, on ne sait vraiment pas quoi dire. On est filmé, donc on ne va pas dire un truc juste pour parler, on attend de savoir quoi dire. Cela crée des choses étonnamment justes et vivantes. Et puis il y a un grand travail au montage. Suivant les prises, on essayait de faire des prises de couleurs assez différentes. On avait des noms de code: « Tu me fais une prise de conformiste?  Une prise macroniste?» (rires). Il a tissé tout ça au montage, pour ne basculer ni d’un côté ni de l’autre.

Que vous inspire la réception du film, tout le monde semble s’emparer de l’histoire, le film fait la une de tous les journaux de cinéma, il y a une adhésion quasiment unanime.

Pour moi Emmanuel c’est un punk. Il fait un film sur Vichy comme un documentaire à l’arrache, en ne respectant pas les codes, en inventant une nouvelle grammaire. Mais je pense que ce sujet est urgent, brûlant, ce n’est pas pour rien s’il y a autant de films sur la deuxième guerre mondiale, on se positionne face au fascisme, clairement, il est là, il remonte partout dans le monde. Après, il y a un truc dans la forme, là où je pensais que beaucoup de gens allaient être hermétiques, d’un coup c’est un souffle nouveau, qui permet d’aborder cette période de l’histoire d’un point de vue différent. Comme pour Godard, qui dit pour la première fois: on va faire des coupes sales dans le montage, ce qu’on appelle le jump cut aujourd’hui, et ça passe sans problème. Emmanuel a un côté comme ça, il impose une vision. Et puis c’est exceptionnel pour le film car c’est un outil précieux, ce n’est pas pour rien que le film existe maintenant, une année d’élection présidentielle, où c’est important que l’on discute, que l’on remette un peu de complexité à l’intérieur des débats, et que l’on se regarde en face, notre histoires, nos familles, et notre présent. On a quand même des gens comme Eric Zemmour qui sont dans un révisionnisme total de l’Histoire, comme quoi Pétain aurait protégé les Français du pire, qu’il aurait été le bouclier, quant De Gaulle était le glaive. Là, on a un film qui rappelle ce que ça veut dire, faire des concessions. Ces concessions, ce sont des gens. Des vies, des milliers de vies.

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