La Fée :
Havre de paix et de poésie

Le 12 mai dernier, La Fée a donc ouvert la Quinzaine des Réalisateurs cannoise. Un honneur pour un film belge. Perpétué la semaine dernière par des apparitions féériques dans le cadre des BNP Paribas Fortis Film Days. (Dominique) Abel et (Fiona) Gordon ont parcouru la communauté française de Bruxelles à Braine L’Alleud en passant par Namur et Tournai.

Comme vous le savez à présent, La Fée est donc le troisième long métrage de Dominique Abel, Fiona Gordon et Bruno Romy. Le trio a imposé sur les écrans un univers qui ne ressemble à aucun autre. Iceberg et Rumba, bien que fort différents, définissaient déjà la marque de fabrique de cette bande de clowns (rien de péjoratif, au contraire : ils le revendiquent clairement !): des films où les paroles sont rares, où les corps sont rois; d’improbables chorégraphies, de l’humour surréaliste, des couleurs étonnantes, de la poésie loufoque; et de l’amour. Toujours. Si vous avez vu notre Grand Ecran du mois de juin ou regardé les director’s cut qui leur sont consacrés, vous avez déjà remarqué que Fiona et Dominique, partenaires à la ville et inséparables dans leur art, justifient avec une pointe d’ironie pourquoi il ne sera sans doute jamais question d’autre chose dans leurs histoires.

D’où la suggestion perfide de notre journaliste, constamment à l’affût d’une information croquignolette: inventer d’incessantes romances à l’écran, est-ce pour entretenir la flamme de la passion qui brûle en coulisse ? Caramba ! Raté ! Comme nous l’explique une Fiona soudain très (faussement) sérieuse: « Non, pas du tout. Ce qui se passe à l’écran est totalement professionnel (là, elle laisse quand même échapper un sourire en coin). Notre vie est notre vie et pour travailler, pour gagner des sous, on fait des films. » Là, c’est Dominique qui se marre.

Fiona et Dominique forment un couple formidable, qui s’est rencontré en 1980, pour l’amour… du spectacle. Quand  on les voit, dans toute leur magnifique évidence, on peut se dire que la vie est bien faite, car si on y regarde de plus près, combien de chances avaient-ils de se croiser un jour ?

« Moi, je suis canadienne, explique Fiona. Née en Australie. Dominique est belge. On s’est croisés à Paris. Et puis, nous voilà ! »

Ces pigeons voyageurs qui vivent à Anderlecht ne se sont pourtant jamais vraiment posés. Leur art, essentiellement corporel, leur a toujours permis de voyager à travers le monde sans se trouver bloqués par la barrière de la langue. Ou si peu.

« Nos spectacles sont burlesques, enfin c’est comme ça qu’on nous définit; nous nous voyons plutôt comme des clowns. Quel que soit l’endroit où nous jouons, nous essayons de traduire les quelques mots que nous disons, mais ces spectacles très visuels sont universels. Les films sont une continuité de nos spectacles et ils voyagent tout aussi bien. Avec Rumba, nous sommes allés en Chine, en Argentine, en Afrique et dans un tas d’autres pays. C’est vraiment bien de voir que ça peut toucher tout le monde.

Son aventure professionnelle, le couple la mène en trio depuis quelques années puisqu’ils travaillent de concert avec Bruno Romy, un précieux adjuvant qui leur permet de trancher lorsque Dominique et Fiona hésitent, se confrontent ou s’étripent (il s’agit d’une image, car ces deux-là, hyper sympathiques, sont aussi totalement non-violents).

« Bruno habite à Caen. Un peu comme nous, il a un passé de théâtre et de cirque. Il nous a rejoints avant de tourner Iceberg et, depuis, nous travaillons ensemble. »

La Fée est donc la troisième étape longue distance des zamoureux d’Anderlecht, leur deuxième à les mener à Cannes où ils comptent bien arpenter la Croisette sur leur scooter bleu ciel. Oui, celui qu’on voit dans le film et qu’ils utilisent aussi pour traverser Bruxelles, d’interviews en rendez-vous.

Pour les besoins du tournage, ils l’ont déjà transporté au Havre. Le Havre, havre de paix ? Mais qu’est-ce qui pousse tant de cinéastes à planter leur caméra dans le port nordiste ? Avec Fiona et Dominique, Aki Kaurismäki (pour un film présenté à Cannes, baptisé du nom de la ville) et Lucas Belvaux (Une Nuit) ont, eux aussi, choisi de tourner leur nouveau film là-bas.

Une idée de Bruno Romy, peut-être ? Puisque l’homme est un Normand bon teint.

 » Il adore sa région », confirme Dominique. « Nous aimons aussi beaucoup le coin, ça tombait bien. C’est vrai que, pour l’instant, Le Havre attire beaucoup de gens. Ce n’est pas surprenant, car la ville est très spéciale: c’est un port, un amas d’industries, c’est de la pétrochimie, ce sont des montagnes de containers qui arrivent sur d’immenses cargos à longueur de journée, qui rentrent carrément dans la ville. Le Havre, c’est une espèce de maquette géante parce que l’endroit a été bombardé pendant la guerre et qu’un architecte (ndlr. Auguste Perret) a tout réinventé dans un style unique, typique des années 50. Quand on est là, au centre, on ne sait pas vraiment à quelle époque, ni où on se trouve. Est-on en 2011 ou en 1955 ? Est-on à Berlin-Est ou aux États-Unis ? C’est un cadre étonnant. Si on avait pu construire un décor grandeur nature pour illustrer ce que nous voulions pour La Fée, je pense qu’on l’aurait conçu comme ça ».

D’une ville côtière à une autre,  La Fée a filé du Havre au Festival de Cannes. Trois ans après y avoir présenté Rumba dans un petit coin de la semaine de la critique, Dominique et Fiona sont revenus en proue de la Quinzaine des réalisateurs. Le pas en avant est impressionnant. Aujourd’hui, il arrive dans nos salles: ici en projection classique et là en numérique.

Allumez les projecteurs : c’est drôle, c’est émouvant, c’est tout ce qu’on aime!

 

 

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