« Les Tourmentés », ou le coût de la vie

Lucas Belvaux cinéaste adapte Lucas Belvaux romancier. Avec Les Tourmentés, il livre un film noir qui échappe à sa condition, et suit trois âmes abîmées qui mesurent presque malgré elles le coût d’une vie.

Lucas Belvaux n’est pas étranger aux adaptations littéraires, puisqu’il a par le passé déjà adapté Didier Decoin pour 38 témoins, et Laurent Mauvignier pour Des hommes. Cette fois-ci cependant, il se prête à un exercice d’adaptation bien particulier, puisque c’est son propre roman, sorti en 2022, qu’il transpose pour le grand écran. Le film suit un trio inattendu: la chasseuse, le chassé, et l’entremetteur. Un récit choral donc, qui démarre dans l’action d’une partie de chasse annoncée, pour bifurquer vers des questionnements intérieurs presque métaphysique sur le coût – et le goût – de la vie.

Skender est un ancien légionnaire, abîmé par des années de mission où il a laissé un peu de son corps et beaucoup de son âme. Hanté par les exactions passées, les morts semées sur sa trajectoire, il a coupé les ponts avec la possibilité du bonheur. Séparé de sa femme et de ses deux fils, il vit dans la rue, réduit à peu de choses. Quand sa route croise celle de Max, son ancien sergent, il est au plus bas. Max lui semble avoir fait table rase du passé. Il travaille désormais au service de Madame, homme à tout faire en général, homme de main si nécessaire, il prend soin du confort de Madame, et joue volontiers les intermédiaires. Madame est riche, Madame est blasée, Madame aime la chasse, et Madame d’ennuie: elle a déjà tout chasser. Ou presque. Par l’entremise de Max, elle va passer un drôle de pacte avec Skender: contre la promesse d’une rémunération conséquente qui le mettra lui et sa progéniture à l’abri pour toute la vie. Toute la vie, ou ce qui lui en restera, puisque ce que Madame propose à Skender, c’est de devenir le gibier de la seule chasse qu’elle n’a jamais pratiquée: la chasse à l’homme. Une partie de chasse potentiellement mortelle, dont Max sera chargé de faire appliquer le règlement décidé d’un commun accord à la lettre. Mais la mission prend vite une autre tournure. Au gré du temps qui reste avant l’ouverture de la chasse, les trois protagonistes sont amenés à réfléchir non seulement aux conséquences, mais aussi aux raisons profondes de leurs actions. Finalement, est-ce que la peur garde en vie, ou empêche de vivre? Et d’ailleurs, le vrai courage consiste-t-il à braver la mort ou à oser la vie?

Par petites touches, le film revient sur le passé des trois protagonistes principaux, laissant entrevoir les traumas originels qui les ont menés à ce désenchantement qui semble leur avoir fait perdre le goût de la vie. L’enjeu n’est vite plus de connaître l’issue de la chasse, mais de se demander ce qui pourrait les dissuader d’y prendre part. Alors que Max est pris dans un conflit de loyauté, entre son ami et ancien camarade, et sa patronne qui est son dernier lien au monde, Skender renoue avec sa famille souhaitant la mettre à l’abri, comprenant ce qu’il risque de leur faire perdre en voulant tout leur donner. Quant à Madame, qui est à l’origine de toute cette histoire, le voile levé peu à peu sur l’énigme sur ses origines va permettre d’explorer partiellement les raisons de son mal-être. Si le film possède tous les éléments d’un thriller (une traque, une mission, un danger de mort, du suspense, et même une bande-originale qui joue des discordances), c’est en fait à une triple quête intérieure qu’il nous invite. Comme dans Des hommes, Lucas Belvaux sonde ce que la guerre fait aux soldats, les traces qu’elle laisse dans leurs corps mais surtout dans leur psyché, convoquant sans les nommer les notions de stress post-traumatique et de masculinité toxique que Madame elle aussi a pu croiser dans sa vie, sous d’autres modalités. Face au trio, Manon, source de lumière dans la vie de Skender, constitue un ancrage dans la vie avant la mort. Ce récit posant des questions finalement existentielles est porté par un quatuor de comédiens qui en explorent la complexité avec talent: Niels Schneider, Ramzy Bedia, Linh-Dan Pham et Déborah François.

Projeté en ouverture du 8e Brussels International Film Festival et en avant-première mondiale ce vendredi 20 juin, il sortira dans les salles belges le 24 septembre prochain.

 

 

 

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