Jan Hammenecker et Arieh Worthalter sont les héros de Dust, le nouveau film d’Anke Blondé, présentait la semaine dernière en Compétition à Berlin, et qui sort cette semaine en Belgique. Les deux comédiens nous parlent de ce tournage aussi intense que marquant.
Dust s’accroche aux dernières heures de liberté de deux entrepreneurs flamands de la tech à la fin des années 90, qui après avoir créé une technologie aussi visionnaire que révolutionnaire, sont rattrapés par les malversations pratiquées pour financer leur empire. Anatomie de deux hommes qui chutent.
Qu’avez-vous pensé en découvrant le projet?
Jan Hammenecker
Anke Blondé m’a envoyé le scénario, et quand j’ai vu qu’il était signé par Angelo Tijssens, dont j’avais adoré le travail sur Girl, je me suis précipité pour le lire. Mais tout ça remonte déjà à 2019!
Arieh Worthalter
Quand Anke m’a contacté, j’ai d’abord eu très peur, car je n’avais jamais joué en flamand au cinéma. Je trouvais le scénario fantastique, mais je me suis dit que je n’y arriverai jamais, en plus il y avait un accent… Mais l’envie de faire partie du projet a vite pris le dessus. Les scénarios d’Angelo sont toujours truffés d’observations sur le fonctionnement des relations interpersonnelles. Il y a le récit, la tension sous-jacente, et puis plein de petites intentions souterraines. On sent tout de suite à quel point les personnages sont complexes. Et puis la rencontre avec Anke a été très importante pour la confiance.
Pour Anke Blondé, le personnage de Luc explose quand celui de Geert implose.
Jan Hammenecker
Oui, elle a raison. Pour moi, Luc a un peu de mal à doser sa façon de réagir, ses émotions. Je crois que c’est pour ça qu’elle a pensé à moi, ça me ressemble un peu finalement. Luc se sert de Geert pour rester dans l’ombre. Geert parle bien, présente bien, et ça arrange bien Luc. C’est vraiment un duo, Geert se sert aussi de Luc. Ils se complètent.
Arieh Worthalter
Quand la maison s’écroule, l’échafaudage s’écroule avec. Ca se passe différemment, en fonction du passé de chacun. Geert est fermé au monde extérieur, il s’est construit une image. Mais les gens en face ne sont pas dupes. Luc sait bien ce qu’il essaie de cacher. Quand ça explose, Geert est très vite lucide. Mais c’est dur de savoir comment on va réagir face à la honte, la prison, le fait d’avoir fait perdre de l’argent à des proches, des petits investisseurs. Face à la perspective de la prison, je ne sais pas ce que je ferai.
C’est un film sur la chute de deux hommes, à travers le regard d’une réalisatrice. Sur une forme de crise de la masculinité aussi. Ca pose aussi la question: qu’est-ce que c’est qu’être un homme qui échoue? C’est presque une contradiction dans les termes.
Jan Hammenecker
J’avais 20 ans à la fin des années 90. Mes parents avaient une entreprise, et ils ont fait faillite. C’était vraiment violent comme époque, la gendarmerie débarquait chez vous pour tout saisir. C a été une tragédie pour nous. C’était une époque de cowboy, très viriliste, voire masculiniste. Cela dit, ce masculinisme est toujours là aujourd’hui, il a juste changé d’allure. J’ai trois grands garçons aujourd’hui, et ils sont confrontés aux mêmes questions. Mais ces mâles alphas font partie d’un système qu’ils pensent diriger, alors qu’ils en sont les marionnettes. Et oui, ça s’apprend, échouer, pour un homme. Il faut être capable de demander de l’aide. C’est aussi le rôle du cinéma et de l’art de montrer notre humanité dans la chute. On juge les gens sur les apparences, la réussite, alors qu’on se révèle dans l’échec.
Arieh Worthalter
Même si l’époque a changé, il y a des choses qui ne changent pas, voire qui régresse. Au-delà de ces considérations socio-politiques, on joue tous un rôle à certains endroits, même si on espère pouvoir s’en débarrasser un jour ou l’autre, parfois ce sont des rôles plus destructeurs. Moi j’ai grandi dans un milieu très masculiniste. Je ne rentrais pas dans le moule, car j’étais très gros, et très nerd. Je n’avais aucune chance d’appartenir, alors j’ai dû trouver d’autres chemins. Mais au début, je crois qu’on se construit tous un personnage, et qu’on apprend petit à petit à se connaître. C’est un sujet passionnant aujourd’hui, très vibrant, car on s’y attaque en tant que société. Tout le monde a une opinion sur la question. Ce qui est passionnant dans des rôles comme ça, c’est que vu que tout le monde prend ces sujets à bras-le-corps, on sait que ce qu’on va donner à voir à l’écran va résonner chez les gens, d’une façon ou d’une autre.
Ce qui est troublant dans le film, c’est que l’histoire se passe il y a 20 ans, et que son futur est notre passé. Cela parle de technologies désormais obsolètes, de ses dérives, d’hubris. D’un monde virtuel quand la chute elle est très réelle.
Jan Hammenecker
A quel point la technologie ou la science nous font avancer en tant qu’humains? C’est une époque où les choses se sont mises à accélérer prodigieusement. C’est aussi le début d’une grande déconnexion. Cette technologie qui devait nous rapprocher nous éloigne – sans oublier bien sûr ce qu’elle nous apporte en termes de santé par exemple. Dans les années 90, la technologie était encore synonyme d’espoir. Aujourd’hui, on la réfléchit autrement.
Arieh Worthalter
Il y a la science, le désir d’aller plus loin, de comprendre les choses, et puis il y a les gains financiers qui sont en jeu. Et des technologies qui arrivent avant l’heure, comme celle du film, trop tôt pour générer des bénéfices. A partir de là, une machine de guerre se met en place pour pouvoir lever des capitaux, gagner de l’argent. Il n’y avait pas encore de smartphones, d’ordinateurs personnels, leur technologie concernait essentiellement des applications militaires. La question est de faire la balance entre ce dont on a besoin pour faciliter nos vies, et ce qui va au-delà. A chercher toujours plus de confort, on se perd aussi. On perd du pouvoir d’action et de pensée. Ce confort finit par être très inconfortable. Et puis c’était la fin des années 90, l’an 2000, il y avait aussi un rêve et des fantasmes, au-delà de l’appât du gain.
Quel était le plus grand défi pour vous?
Jan Hammenecker
C’était un tournage très physique pour moi, la pluie, la boue, mais j’aime beaucoup ça. D’ailleurs, on a eu moins de pluie qu’on ne l’espérait! J’ai adoré travailler avec le chef opérateur Frank van den Eeden. Un monsieur qui comprend le cinéma, les comédiens, le jeu, l’histoire. Anke Blondé est tout le temps à 200%, on a énormément répété, chaque scène était décortiquée, son enthousiasme est très communicatif. Et puis j’étais très heureux de rencontrer Arieh, comme acteur, mais aussi comme personne.
Arieh Worthalter
J’avais très peur, car c’était un très gros défi linguistique, de parler flamand avec cet accent si particulier. Mais bon, quand les gens te soutiennent, tu y vas. J’ai eu des moments où j’ai vraiment flippé, ça m’a demandé beaucoup, beaucoup de travail. Mais en même temps c’est très gratifiant. Et puis être en fragilité, ça nourrissait mon personnage, j’ai pu m’en servir. Jan m’a beaucoup soutenu, je l’avais vu au théâtre quand j’étais plus jeune, et j’étais presque frustré que l’on n’ait pas plus de scènes ensemble. Mais les défis, c’est inspirant, ça réveille.
Si vous deviez présenter le film en quelques mots, ce qui est au coeur du film pour vous?
Jan Hammenecker
En jouant, je me disais tout le temps: c’est comme quand on fait une chute à vélo. L’autre jour, je roulais, quand j’aperçois un automobiliste qui ouvre sa portière sur mon passage, je sais que je vais tomber, je vois tout ce qui va se passer, c’est comme si le temps se ralentissait, j’ai vu le sol s’approcher, j’ai compris que ça allait faire mal. Le temps suspendu de la chute, c’est ça le film. C’est dans cette sensation que j’ai puisé. Bizarrement, c’est un moment où on est très alerte. Soudain, on est observateur de soi-même.
Arieh Worthalter
C’est une histoire d’abandon aussi. De lâcher prise. On essaie tous tout le temps de contrôler tout dans nos vies. Là, face à un évènement qui bouleverse tellement l’ordre établi, on n’a pas d’autre choix que de lâcher prise pour embarquer sur un nouveau chemin.
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