Het Varken van Madonna
Tout est bon dans le cochon

Lorsqu’on lui présenta récemment Frank van Passel lors de l’avant-première de Tintin, Steven Spielberg faillit s’étrangler: ce provocateur, lui rapporta-t-on, venait de signer un film baptisé Le Cochon de Madonna. Mais, mais, mais mais… ce blasphème risquait de causer une rupture des relations diplomatiques entre la Belgique et les États-Unis. Pas moins. Le débonnaire papa de ET et d’Indiana se détendit néanmoins lorsqu’on lui expliqua que, même si Patrick Hernandez et son Born to Be Alive sont à l’honneur dans le film, il ne s’agissait pas d’envisager les liaisons de Louise Ciccone avec la gent porcine. Madonna, mais oui, est un authentique petit patelin du Westhoek. Au bord de la crise de nerfs.

Naturellement, personne ne niera que cette confusion savoureusement entretenue, mêlée à un certain goût de la taquinerie à connotation religieuse peut-être, nous vaut un des titres les plus accrocheurs de la décade.

 

 

Inspiré par une photo publiée dans le journal De Morgen en 2001, le réalisateur ne s’est heureusement pas reposé sur cette accroche prometteuse pour capter l’attention du public. Un simple coup d’œil à la nouvelle bande-annonce sous-titrée qui circule sur le net vous en convaincra: le cochon n’est pas qu’un titre, c’est surtout un fameux délire qui restera dans les annales flamandes, car atypique, car drôle, car totalement original.

 

Déjà le pitch a de quoi laisser pantois : comme David Vincent à la recherche d’un raccourci qu’il ne trouva jamais, un représentant en cochon mécanique s’y égare. Il n’avait pourtant aucune envie de perdre son week-end dans la Flandre profonde puisque sa promise l’attendait à l’autre bout du pays. Mais dans l’espace-temps improbable né de l’imagination fébrile de Marc Didden et Frank Van Passel, rien ne peut se passer comme prévu. Les gens se regardent en chiens de faïence et la région est peuplée de fantômes échappés de la Grande Guerre. À ce stade de délire, concevoir qu’un porcinet rose bonbon monté sur roues pourra rendre le sourire à cette bourgade bougonne et insuffler à ses habitants la libido qui enflammera enfin leur existence n’est même plus totalement surprenant…

 

Frank Van Passel n’en est pas, bien sûr, à son coup d’essai : Manneken Pis, son premier long-métrage a multiplié les récompenses dans un grand nombre de festivals  (y compris à Cannes où il arracha 3 prix). Dans la foulée, prophète en son pays, il remporta quatre prix Plateau (l’ancêtre des Magritte, mais au niveau national) : meilleur film, réal, acteur et actrice !!! Ses autres projets ont également été couronnés de succès. L’Empereur du goût, une série télévisée qu’il a écrite et réalisée fut un des succès de la télévision ces dernières années. N’empêche: Le Cochon de Madonna marque son retour dans les cinémas, neuf ans après son ultime apparition avec Villa des Roses dans lequel il dirigeait Julie Delpy.

 

Cinevox NL a déjà consacré un le Witte doek du mois au cochon  ainsi que des  director’s cut avec Frank van Passel et Wim Opbrouck regroupés ici. Récemment, mon excellentissime collègue flamand Kurt Vandemaele s’est aussi fendu d’un article dithyrambique titré : Het Varken van Madonna is fantastish

 

Comme le héros de cette odyssée porcine, Caviar qui produit le long métrage s’est récemment déplacé jusqu’à Madonna pour y mettre sur pied une avant-première. Naturellement, point de salle dans cette partie perdue du Westhoek. C’est donc sous une gigantesque tente qui sert habituellement pour le marché à la viande que des hordes de spectateurs qui, en général, ne se rendent jamais dans les cinémas de Bruges ou Ostende ont découvert l’influence du porc mécanique sur la libido locale. Cet événement organisé le samedi 29 octobre, à la demande de la municipalité Langemarck était aussi un geste de réconciliation entre la production et les habitants du hameau qui à un moment ont laissé filtrer leur indignation parce qu’ils estimaient que leur patrimoine était mis à mal par le film et qu’on ne les avait pas impliqués dans ce projet étrange. Heureusement, tous ces malentendus ont été aplanis par cette projection qu’on peut qualifier d’historique dans la région.

 

Durant 114 minutes, assis sur des chaises ordinaires bien peu confortables, le public a à peine bronché, fixant l’écran magique avec une curieuse intensité. Tous étaient projetés dans l’histoire. La plupart du temps, un silence de mort régnait dans les travées, ponctuellement troublé par des éclats de rires irrépressibles. On vit même sortir des mouchoirs pour tenter d’effacer des larmes d’émotion. À la grande joie des organisateurs, cette projection ne se termina pas en émeute, mais sous des déluges d’applaudissements comme les producteurs n’en avaient pas encore entendu jusque-là.

 

Un heureux présage pour la sortie nationale de ce mercredi. Décidément, le cinéma flamand n’en finit pas de nous étonner depuis la rentrée.

 

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